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Levothyrox, l'ahurissante confusion des chiffres

Une querelle de chiffres entre le labo Merck, l'Agence du médicament et l'association Vivre sans thyroïde, montre que rien n'est encore clair ni réglé dans l'affaire du changement de formule du médicament pour la thyroïde.

A l’heure où l’on pointe l’importance des données de santé, voilà que nous sommes incapables, aujourd’hui, de dire précisément combien de patients ont arrêté de prendre le nouveau Levothyrox, cette molécule qui permet de modifier votre taux de thyroïde. Cette information serait pourtant bien utile car indirectement, cela donnerait une indication sur le nombre de personnes qui ne supportaient pas cette nouvelle formule.

Cette incapacité est, au minimum, déroutante. D’autant que cette affaire dure maintenant depuis un an et que l’on pouvait espérer que les erreurs passées auraient été digérées. Au départ, on avait en effet assisté à une légèreté étonnante des autorités sanitaires. Puis à une volonté de leur part de minimiser les développements. Aujourd’hui, rien n’a changé. C’est donc le même brouhaha qui prévaut, cette fois autour d’une question élémentaire : maintenant qu’il y a plusieurs possibilités pour les quelque trois millions d’utilisateurs de ce médicament, quelle est la répartition ? Et en particulier, combien de patients ont quitté la nouvelle formule ?

Le 7 mars, l’association Vivre sans thyroïde a publié «son» chiffre sur le nombre de patients qui se seraient détournés du Levothyrox nouvelle formule : c’est près du million de patients. «Nous sommes très intéressés par le fait de partager et confronter les différentes méthodes de calcul avec l’ANSM et avec le laboratoire Merck», a expliqué, sans cachotterie, l’association. L’ANSM (agence nationale de sécurité des médicaments), qui a pris l’habitude de communiquer à contre-courant sur le sujet, a répondu vivement à Vivre sans thyroïde. En évoquant plutôt 500 000 patients, soit la moitié. Selon le ministère de la Santé, l’estimation de l’agence est calculée à partir d’une vaste base statistique sur les volumes de tous les médicaments remboursés, publiée début février. Réponse aussitôt de Vivre sans thyroïde : «Contrairement à ce qui a été indiqué par l’agence, l’association a bien entendu pris toutes les précautions dans le traitement des données, notamment en raison du nombre hétérogène de comprimés par boîtes : toutes les analyses ont été réalisées sur la base du nombre de comprimés.» L’association évoquant aussi les dizaines de milliers de patients qui se sont fournis à l’étranger.

«Crise sanitaire majeure»

Au même moment, le labo Merck, fabricant de la nouvelle formule, s’est réveillé. Et a minimisé encore plus fortement les changements de prescription. «Nous démentons les chiffres avancés par l’association Vivre sans thyroïde dont la méthode de calcul n’est absolument pas détaillée. Ces chiffres ne sont en aucun cas le reflet de la réalité». Pour Merck, «les dernières données font état d’une baisse comprise entre 10% et 12% tant pour le nombre de boîtes vendues que pour la part de marché de patients sous Levothyrox sur le dernier quadrimestre de l’année 2017». Soit autour de 300 000.

Qu’en déduire ? Merck ne dit donc pas la même chose que l’ANSM, ce qui est pour le moins ahurissant. Il est certes difficile d’avoir une certitude, puisque l’assurance maladie recense non pas les malades bénéficiant d’une prescription mais les traitements vendus, pour autant ce décalage de chiffres laisse pantois. Et nous sommes encore très loin des chiffres rassurants qui étaient annoncés officiellement jusqu’à ces dernières semaines par l’agence : «Environ 17 000 personnes concernées par des effets indésirables, soit 0,75% des patients.» «Nous sommes bien dans une crise sanitaire majeure», a répété l’association, ajoutant : «Il est grand temps que le laboratoire, mais aussi l’ANSM, changent de logiciel et reconnaissent enfin l’expertise patients et les bénéfices du dialogue et de la co-construction. Pour l’instant, dans ce dossier, la démocratie sanitaire est loin d’être à l’œuvre.» Faut-il rappeler que sur ce dossier, l’association s’est révélée mille fois plus fiable que les autorités ?

Source Libération le 13/03/2018 à 16h15 Eric Favereau


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