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Levothyrox : pressions sur l’investigation des « Jours »

Après nos révélations, le laboratoire Merck nous menace de procès et l’Agence du médicament nous a envoyé un droit de réponse.

 

Au septième volet de notre enquête consacrée au Levothyrox, des pressions s’invitent dans l’investigation. Ce n’est pas un mais plusieurs courriers qui sont arrivés dans la boîte aux lettres des Jours la semaine dernière. Des missives en forme de recommandés avec accusé de réception, en provenance de l’Agence du médicament (ANSM) d’une part, et du laboratoire Merck, qui produit le Levothyrox, d’autre part. Les deux organisations ont décidé de nous écrire à quelques jours d’intervalle. Pas pour nous envoyer des mots doux, comme on s’en doutera. La première s’est fendue d’un droit de réponse, la seconde d’une menace de procès.

L’ANSM nous envoie son droit de réponse par mail puis le diffuse sur les réseaux sociaux le 21 mars, jour de diffusion d’une émission de télé très attendue par les malades de la thyroïde

Avant même le moindre courrier postal, l’Agence du médicament nous a d’abord adressé son droit de réponse par mail, le 21 mars en début d’après-midi. Elle s’est ensuite empressée de le diffuser sur les réseaux sociaux, une démarche pour le moins originale. Le choix du jour et du moment n’est sans doute pas complètement le fruit du hasard : nous sommes alors à quelques heures de la diffusion, en prime time, d’une émission de France 5 consacrée aux traitements de la thyroïde, très attendue par les patients – et qui a, elle aussi, soulevé les très nombreuses questions liées à cette crise. Cette opération de communication en forme de contre-offensive s’est poursuivie pendant l’émission, en réponse aux propos tenus en direct par les invités, via le fil Twitter de l’ANSM.

La nouvelle formule du Levothyrox, lancée en France en mars 2017, a entraîné des milliers de signalements d’effets secondaires – idées noires, bouffées de chaleur, chutes de cheveux, crampes… comme le racontent les témoignages que nous avons recueillis dans l’épisode précédent (lire l’épisode 2, « Levothyrox : “J’étais tellement mal que j’avais envie d’en finir” »)La plupart des patients, des médecins et des pharmaciens n’étaient pas au courant du changement de formule. Mais plus d’un an après la crise, l’agence ne change rien à son discours officiel dans le droit de réponse qu’elle nous a adressé. Elle écrit que « la nouvelle formule du Levothyrox a été accompagnée d’une action d’information très importante des médecins et des pharmaciens ». Pourtant, son directeur, Dominique Martin, a reconnu dès octobre 2017 dans les colonnes du Parisienque l’information avait été insuffisante…

Le professeur Lechat, qui a demandé à Merck la nouvelle formule du Levothyrox, a auparavant travaillé pour le labo. Pas un conflit d’intérêts, nous dit l’ANSM

L’information en vue du passage à la nouvelle formule a été mal organisée en dépit d’une réunion qui s’est tenue le 10 juillet 2015 à l’ANSM, avec des représentants du laboratoire Merck, comme nous le révélions dans le premier épisode de cette série (lire l’épisode 1, « Levothyrox, la crise sanitaire qui ne dit pas son nom »). Lors de cette réunion, il fut notamment préconisé d’instaurer des « paliers d’adaptation » pour une liste de catégories de patients à risques (malades du cancer, personnes âgées, femmes enceintes…). Dans son droit de réponse, l’agence assure avoir repris ces préconisations « dans toutes les communications » au moment du changement de formule. Au passage, elle confirme la tenue de cette réunion et notre information – ce n’est pas le moindre des paradoxes alors qu’elle prétend battre en brèche le reste de nos révélations.

Le conflit d’intérêts du professeur Philippe Lechat chiffonne particulièrement l’agence. Comme nous le révélions dans l’épisode 13 de la série Les lobbyistes, c’est cet expert, alors responsable de l’évaluation des médicaments de l’ANSM, qui a signé, en 2012, la lettre demandant à Merck d’élaborer une nouvelle formule du Levothyrox. Ce même professeur avait auparavant travaillé pour l’industriel, à la coordination d’une enquête européenne (CIBIS-III) publiée en 2005 et financée par le laboratoire, au sujet du Bisoprolol, molécule entrant dans la composition des bêtabloquants, à destination des malades cardiaques. L’agence réfute l’expression de « conflit d’intérêts » pour Philippe Lechat au motif qu’il s’est écoulé huit ans entre son travail pour Merck et sa lettre comme responsable de l’ANSM. Et celui-ci « n’a jamais travaillé pour le compte du laboratoire Merck au sujet du Levothyrox », ajoute-t-elle. La charte de déontologie de l’ANSM a pourtant une conception bien plus large des conflits d’intérêts : elle évoque notamment la nécessité de prévenir les situations dans lesquelles pourrait naître, autour d’un expert, « un doute légitime, même du seul point de vue des apparences ».

Le président de Merck France nous a envoyé une lettre nous menaçant d’un procès en diffamation. Technique prisée des industriels pour museler les journalistes

La révélation par Les Jours, document à l’appui, de ce conflit d’intérêts dérange aussi du côté de Merck. Le président des activités françaises du laboratoire, Thierry Hulot, nous a fait parvenir une lettre nous menaçant d’un procès en diffamation. On peut aussi y lire entre les lignes la menace de contourner le droit de la presse. C’est une tendance de plus en plus répandue chez les industriels pour museler les journalistes d’investigation. Vincent Bolloré, par exemple, attaque les médias qui enquêtent sur ses activités africaines. Il réclame ainsi 50 millions d’euros à France 2 devant le tribunal de commerce pour un sujet diffusé dans l’émission Complément d’enquête en 2016 et couronné du prix Albert-Londres l’année suivante. Ces procédures, même si elles n’aboutissent pas, ont pour objectif de décourager les enquêtes.

Aussi appelées « procédures-bâillons », elles pourraient être encouragées par la loi « secret des affaires » approuvée en première lecture à l’Assemblée nationale le 28 mars. Une définition trop large du secret d’affaires permettrait d’attaquer en justice toute personne (lanceur d’alerte, syndicaliste, journaliste…) qui révèle des informations internes à une entreprise. Au cours des débats dans l’hémicycle, la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, a assuré que cette loi n’impliquera « strictement aucune restriction de liberté publique ». Quelques jours auparavant, dans une tribune publiée par le journal Le Monde, un collectif de journalistes, d’associations et de syndicats s’inquiétait : « Des scandales comme celui du Mediator ou du bisphénol A, ou des affaires comme les Panama Papers ou LuxLeaks pourraient ne plus être portées à la connaissance des citoyens ». En ce qui concerne Les Jours, il va de soi que notre enquête sur la crise sanitaire provoquée par la nouvelle formule du Levothyrox se poursuit et continuera à explorer toutes les pistes que nous avons commencé à investiguer.

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