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Ces médicaments indispensables pourtant introuvables en pharmacie

En 2017, les ruptures d'approvisionnement se sont multipliées. Un drame pour les malades, un casse-tête pour les officines.

Il y a deux ans, c'était le Mantadix®. L'affaire est montée au ministère de la Santé et à l'agence nationale du médicament. Le problème a été provisoirement réglé, s'est reposé. Pour le Modopar®, aussi. Et le Sinemet®. Et le Requip®. Autant de médicaments utilisés pour soigner la maladie de Parkinson, “indispensables”, insiste Michèle Berry à France Parkinson Hérault. Indispensables mais, parfois introuvables : la bénévole raconte la détresse de ces malades dévastés par la rupture de leur traitement, quand “les symptômes réapparaissent”.

 

En hausse de 30 %

 

Parkinson, cancer, hypertension, rhumatismes, affections respiratoires... la très médiatique crise du Levothyrox® ne fait pas oublier une autre réalité, de nombreuses pathologies sont concernées par la disparition, pendant des semaines ou des mois, des médicaments qui les soignent dans les officines. Le problème est parfaitement connu des autorités de santé.

 

Le chiffre : 89

 

C’est le nombre de médicaments et vaccins "d’intérêt thérapeutique majeur" qui font l’objet de "tensions d’approvisionnement", en "rupture de stock" ou en "risque de rupture de stock" voire en "arrêt de commercialisation" selon l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) à la date du 23 mars. Selon une enquête du Leem en 2014, les classes thérapeutiques les plus touchées sont : les traitements hormonaux (33 %) devant les anti-infectieux, les anticancéreux et les médicaments du système nerveux central (16 % chacun).

 

Il empire : en 2017, 530 médicaments “d'intérêt thérapeutique majeur” ont été en rupture d'approvisionnement, en hausse de 30 % par rapport à 2016. Et douze fois plus qu'il y a dix ans, constate l'ANSM, qui souligne pourtant “qu'il n'y a pas d'alternative disponible sur le marché français”. Les acteurs du marché, laboratoires et grossistes répartiteurs se renvoient les responsabilités et s'abritent derrière leurs syndicats représentatifs : ni Sanofi, ni GSK, ni Biogran, trois géants de la pharmacie sollicités par Midi Libre n'ont accepté de s'exprimer.

 

“Dossier très sensible”, commente, par ailleurs muet, un responsable local d'un des trois “gros” de la répartition, le Serp, Alliance Healthcare et OCP. Le ministère de la Santé (1) met de son côté en avant les efforts déployés par l'État, et rappelle “que le phénomène n'est pas limité au territoire national”, que “la France est un des rares pays où les autorités interviennent dans la gestion de ces ruptures”.

 

En début de semaine, Frédéric Pappalardo, pharmacien à Montpellier, compte une longue liste des “lignes de rupture” : vaccins, crèmes gynécologiques à base d'hormones contre la ménopause, trithérapies... “ Le problème, c'est qu'on a très peu d'informations sur les dates de retour des médicaments, ça peut être une semaine ou plusieurs mois”.

 

Listes d'attente

 

L'officine s'adapte, “essaie de trouver des solutions” : “On fait des préparations à partir des formulations, on téléphonent aux laboratoires pour qu'ils nous dépannent, on appelle nous-même le médecin pour changer le traitement, on associe des molécules pour coller à la prescription...” Les clients, eux, “comprennent que ce n'est pas notre faute”.

 

“Quand des gens entrent dans ma pharmacie, qu'il me demande un médicament qui existe, mais que je leur explique que je ne peux pas le leur donner, ils ne nous croient pas !”, rapporte, de son côté, Frédéric Abécassis, pharmacien à Roujan, et président du syndicat des pharmaciens de l'Hérault. Il a “12 personnes en liste d'attente sur le vaccin Pneumovax” (contre les infections à pneumocoque).

 

À France Parkinson, Michèle Berry raconte la quête “insupportable” de ces gélules qui font pourtant l'objet de prescriptions médicales : “C'est invraisemblable d'en arriver là !” Elle explique comment de bonnes relations avec son pharmacien permettent de débloquer quelques boîtes réservées à une urgence hospitalière, comment on en arrive à des extrémités, comme récupérer le stock d'une personne décédée... Elle en sait quelque chose : “Ma sœur est malade depuis vingt-trois ans.”

 

(1) Sollicité par Midi Libre, le ministère a répondu par mail.


"Il ne peut y avoir de réponse simple"

 

Philippe Lamoureux, directeur général du Leem (Les entreprises du médicament), organisation professionnelle des entreprises du médicament opérant en France, est la “voix” des industriels. Il détaille les "causes multifactorielle" d’une situation "complexe" qui "ne peut pas avoir de réponse simple".

 

Premier paramètre : "La demande mondiale de médicaments augmente (+ 6 %) et les capacités de production ne s’ajustent pas au même rythme." La fluidité du marché est limitée par les contraintes réglementaires : "Il y a 23 calendriers différents de vaccination en Europe pour 28 pays, 4 000 présentations différentes de médicaments, des conditionnements et des dosages différents", précise Philippe Lamoureux. Dans ce contexte, "il peut y avoir des tensions sur l’approvisionnement" car "les industriels travaillent sur des flux de plus en plus tendus", sachant que les sites de production de matières premières sont majoritairement situés "en Inde et en Chine".

 

"Il suffit qu’une autorité sanitaire lance une nouvelle recommandation ou que s’ouvre un gros marché international pour que cela crée une tension." Sans parler d’un problème de fabrication. Les médicaments "d’origine biologique comme les vaccins et les anticorps monoclonaux", qui nécessitent "des cycles de fabrication longs" sont en première ligne.

 

Dernier élément, et non des moindres : la fragilité du marché français du médicament qui pèse "50 Md€", "pour moitié orienté à l’export", handicapé par "les prix particulièrement bas" qui conduisent des industriels à "se retirer du marché" et les intermédiaires à "investir des marchés plus attractifs". Un exemple : "En Allemagne, les prix sont deux fois plus élevés qu’en France".

 

Le Leem, "extrêmement préoccupé", se dit "actif" sur la question, qu’il s’agisse de travailler à une redéfinition du calendrier vaccinal, ou d’inciter à muscler la production en France. Pas de miracle attendu : "Il y aura toujours des problèmes d’approvisionnement".